Le train où vont les choses

“Aujourd’hui rien d’extraordinaire, rien que le train-train du merveilleux…” – François Coupry (Sainte-Marie-de-la-Mer)

1000 km, 25 jours : l’équation est simple, nous prenons notre temps.

Sarlat est pourtant atteinte au 7eme matin, 543 km au compteur. Cette première semaine, excités, impatients, nous roulons de longues heures, les étapes avoisinant les 80 ou 100 km dans des routes bien en pente. Nous sommes lents, le corps encore un peu fragile, peu habitués aux longs efforts soutenus. Je peine dans les côtes, m’essouffle, et c’est Fred qui m’attend, patient, attentif, curieux de toutes choses, oh les insectes les pierres les paysages, fasciné par la grande diversité des « pays » de la France.

Si je me traine aussi, c’est que je cache un immense bordel dans un sac de Mary Poppins fixé sur mes sacoches arrière : je ne dis rien mais il est bien trop lourd, 10 kilos peut-être, en plus des 24 ou 25 kilos du reste des bagages. Je le remplis de petites surprises et de victuailles diverses, pour être sûre d’avoir de quoi bien cuisiner, fromages locaux, céréales, jambon et fruits frais. Au bout de quelques jours, Fred capte l’astuce, et on se réajuste, allège un peu ma monture.

Il va falloir apprendre à choisir, à trouver l’équilibre entre l’abondance et le vide, car l’enfilade de jours fériés et des petits villages sans commerces nous laissent parfois démunis. Les épiceries en France sont fermées le dimanche, le lundi, et les heures du midi aussi, parfois. Les premiers jours, on se heurte aux portes closes des boulangeries, jusqu’à 15 h quelques fois. On fait durer les réserves, improvise avec ce qui demeure, un couscous de la fin, de la faim, une semoule cuite à l’eau froide (plus d’alcool) avec des petits morceaux de dattes et d’amandes, de la menthe ramassée dans un bois et l’essentielle huile d’olive.

On roule. Ce sont les vagues des collines et leurs vallées nos pauses qui marquent la cadence de nos jours, des blanches, des noires, quelques croches et de brefs soupirs, pédaler boire un peu d’eau respirer en haut d’une côte, on pousse parfois quand ça monte en démesure, tortues patientes, on vole à plus de 40 km dans les grandes descentes. Le soir, quand on dort dehors, le cycle se courbe et reviennent de semblables verbes : trouver le lieu d’un possible bivouac, monter le campement, allumer le Trangia et cuisiner le repas, la vaisselle au ruisseau mince d’une bouteille pour ne pas gaspiller, gonfler, dégonfler les matelas où le sommeil s’étend. Les gestes se précisent et nos mains dansent, cette routine-là rime plus avec comptine (ou ritournelle, plaisante répétition des mêmes choses légères) qu’avec l’ombre de l’ennui.

Chaque matin l’on prend une centaine de minutes pour effacer nos traces, manger et préparer les cyclos, je crois toujours qu’on pourra le lendemain s’élancer en un peu moins de temps, mais chaque étape demande sa juste ampleur, son écho, et se déroulent ainsi presque deux pleines heures. C’est qu’elle est belle et nécessaire transition-là, du réveil à la route, cela ne me coûte jamais même si à l’aube le réveil a sonné, j’aime la mesure paisible accordée à nos pouls, quand le temps court et que sans presse épanouis l’on avance.

Une fois sur la route se joue une partition improvisée, sensible aux remous du territoire, aux couleurs, aux tourments. Impossible de prévoir précisément le rythme d’une journée, les lignes de souhaits s’exhaussent, s’oublient et parfois se défont : non, on n’y arrivera pas tout à fait, oui, roulons, mais il faut changer le trajet. C’est un autre tempo, parfois aussi la fatigue l’emporte sur les désirs de trop. C’est bien, je songe, s’écrème ainsi la mousseuse déferlante de ce qui souvent nous emporte en de multiples directions, et le voyage se resserre autour de sa propre essence. Cet écoulement nomade nous comble pleinement : rouler, roule, happer ce que propose chaque moment, chacun aussi nouveau que le suivant. Même les zones de transit aux odeurs de pétrole, les bleus aux jambes, les ponts autoroutiers où accélèrent les gens, l’asphalte croche, les aubes nazes et les autres tourments comptent dans ce présent, on les garde, on les accroche dans l’infini puzzle de cette vie en mouvement.

Petit à petit, nous essayons aussi de creuser une place pour le reste, les esquisses qui palpitent sous la pulpe des doigts, les idées qui affleurent au revers de ces trajets roulés : on parle les BD que l’on pourrait écrire, des paysages qui nous touchent et qu’on tente d’encrer, des pages à écrire pour aller au delà des pensées éphémères, des sons, des scènes, du sable pour tout garder longtemps, des langues encore étrangères, le turc, le russe…

Et si temps est courbe c’est que parfois le ciel penche, bas les nuages, gonflés d’orage il nous menace et on se planque, c’est qu’il faut être souple, swinguer entre les gouttes, s’arrêter quelques fois. Ces pauses imposées deviennent des présents: une après-midi au café libraire Paroli de Minerve pour écrire des lettres, une heure de tempête pour deux timides gribouilles, et puis ces beaux 5 jours chez Léa et Fanny: chère pluie maussade bien le merci, on ne bouge pas d’ici. On sert des verres au bar du Wagon, le café associatif et culturel formidable qu’elles ont ouvert dans la campagne du Haute-Garonne, on dessine pour les 30 ans d’une copine, grave une étampe qui sera notre sceau. Et puis il y a la musique, pas le rythme étonnant de notre valse sur les routes, mais la vraie musique – 4 concerts en 5 jours, et les notes de celleux qui ont la patience et le talent, qui nous balancent leurs cuivres et leurs cordes, comme ça, généreusement.

Comme elles sont belles ces haltes chez les ami.es, la famille, les parents des ami.es, où nous sommes chaque fois choyés, heureux, apaisés. La maison sur le causse de Vers, la bastide de Verfeil, la cara-bane verdoyante de Borde-Basse et le dingue couvent du Minervois. On voudrait prolonger ces pauses, rester encore, il y aurait tant à faire à vos côtés. Mais rien ne presse, et avant de planter nos racines on creuse les terroirs, et à rebours la la pirogue vogue avant d’être un seul arbre. D’ici là, un chemin, comme le temps le monde est courbe, en une longue boucle on vous revient. Pour bâtir, tourner, cultiver ensemble, avec des p’tites Suzannes qui gambaderont ravies.

La route nous appelle. Et à chaque re-départ la même excitation, cette sensation grisante et douce qui danse au creux du ventre, on quitte le cocon devenu familier pour un horizon aux contours que l’on ne sait, où dormira-t-on ce soir, trouvera-t-on de l’eau pour aussi se laver ?

Les adieux sont une pièce lancée en l’air, pile tristesse face bonheur, on a les deux, toujours les deux, toujours gagnants. Qu’il y est étrange et beau ce double sentiment : être bien si ici, et être bien ailleurs.

– photo à la une : Nicolas de Pweet & Cratt au Wagon du Faget.

3 réflexions au sujet de « Le train où vont les choses »

  1. Bonjour Audrey et Fred j’ai just un mot à vous dire….estraordinaria viagem,um sonho lindo, uma aventura unica. Félicitations .

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