Interstices : Zagreb, Sarajevo, Belgrade

Zagreb, Sarajevo, Belgrade. Trois grandes cités des Balkans : les pavés, les fleurs étourdies et les petits cafés de la vieille Zagreb, le flegme presque Ottoman d’une charmante Sarajevo, lovée au creux de verdoyantes montagnes, la quiétude enveloppante des soirs où vient la brume au bord du beau Danube dans la forteresse de Belgrade. Il aurait fallu comme autrefois prendre un bus ou un avion pour en arriver là. À cette douceur de vivre, cette atmosphère faite d’un mélange singulier de foules denses, de bordel et d’une nonchalance ravie, bien loin des grands éclats et du rythme pressé de la France ou de l’Italie. À cette juste harmonie, où l’on peut d’un pas tranquille déambuler au gré du dédale des rues, en leur priant tout bas de livrer aux promeneurs que nous sommes un peu de leurs secrets. On capte quelques images, cliché(e)s, à l’infini des réseaux sociaux reprises et multipliées, dressant en creux le portrait des villes qu’alors on croit presque connaître.

Zagreb, Sarajevo, Belgrade. Entre ces points si proches à l’échelle du globe, qu’on aurait pu vivement rejoindre en s’aidant des transports de la modernité, il nous a fallu pédaler des jours durant. C’est heureux : la lenteur du déplacement cycliste nous garde bien souvent de trop prompts dépaysements. On glisse d’un espace à un autre dans une fluide transition ; parfois l’inflexion brusque d’une route escarpée nous oblige à lever le pied, d’autres fois surgit étonnante l’émeraude mousse d’une forêt que l’on attendait plus après bien des heures de champs délavés, mais même ces rapides bascules demeurent à la mesure de notre progressive marche. L’oeil éveillé apprend à lire à l’horizon ces ruptures limpides comme les plus discrètes mutations : l’obscurcissement des roches, les tuiles agencées autrement sur le toits des plus modestes maisons, la taille grandissante des troupeaux et le surgissement robuste d’une nouvelle végétation. Les parfums, les courbes, les couleurs.

Et puis soudain la ville. Excroissances. En quelques kilomètres nous voilà souvent jetés dans les forêts de bitume et de pierres que les humains ont hâtivement fait pousser sur les terres qu’autrefois leurs ancêtres cultivaient. Banlieues européennes, les communes utopies de ces géantes cités dortoirs que l’on rêvait radieuses, les lignes dures des grands ensembles tant de fois décriés, fauchés bientôt peut-être de dynamite et de pelleteuses. Vers l’Est, ils dressent pour des années encore leurs mastodontes silhouettes râpées et grises, pleines de la contenance figée du vieux rêve communiste, quand à leurs pieds s’agitent dans une pelouse rase les ordures, les chiens et les enfants joueurs.

Avant cela : entrepôts, usines, abattoirs. Les maussades zones industrielles qui d’un pays à l’autre tristement se ressemblent, nous balancent la fumée des poids lourds et le même air de morne désolation. Temps de battement, replis, contours, toute une vie remuante et souterraine (meubles en kit fruits congelés poulets savamment découpés), qui alimente la cité, mais qu’on ne voit, mais qu’on ne sait, quand d’un survol d’avion ou d’une auto zêlée on atteint sans détour le coeur de la cité. À vélo, aucune alternative, par un chemin ou un autre il faudra traverser le désarroi périphérique, et alors tenacement fuir les molosses qui errent, l’autoroute, la misère, puis essayer les jours suivants d’apprivoiser l’inévitable tumulte qui chaque fois escorte nos trop brutes arrivées.

Ces entre-deux où l’on ne voyage pas racontent plus que jamais les silencieuses infamies d’un monde où les écarts se creusent. Où nos choix d’occidentaux s’ombrent et se froissent aux croisements des vies que d’autres n’ont pas eu la chance d’infléchir selon leurs souhaits. On tend vers l’idéal du Zéro-Déchet, et on se cogne aux monticules écoeurants de colossales décharges, on prend un an de liberté quand nos hôtes ne rêvent que de partir ailleurs pour « travailler » (on relit le lucide Droit à la Paresse pour se rappeler les fondements absurdes de l’asservissement séculaire au travail).

Les interstices racontent aussi les fêlures de toutes métropoles, l’envers du décors, ces motifs mineurs et tristes qui trouvent où bat le pouls des villes de plus saillants mais de plus rares échos : la pauvreté la came la violence le bancal la crasse, quand tout s’écroule et que tout fait défaut.

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Quand on arrive en ville – Extraits de mon carnet, d’inégales longueurs et qualités 

ZAGREB
Obèses nos vélos qui sur un bien chiche trottoir le long de la voie rapide doivent en équilibre se tenir. Bientôt, ce que le GPS décrivait comme une piste cyclable tout bonnement disparaît, et le coeur battant il nous faut rouler collés à la trajectoire des moteurs, 90 km ce sont des fusées, on avance l’oeil rivé au rétro puisque sans jeux de mots notre vie en dépend. Six voies, des bus aux klaxons énervés plusieurs fois nous coupent le chemin, pour cracher aux arrêts miséreux des foules fatiguées, les yeux noyés dans des cernes immenses, comme seules les vaines mais quotidiennes luttes peuvent ainsi les labourer.

SARAJEVO
Commotions, de l’air comme du coeur. Orage sur les sommets, on roule lentement entre deux décharges d’une fulgurante clarté. Sarajevo nous vient ainsi, en déchirures limpides, vagues dorées qui transpercent le noir magma des nuages amassés. Camions et réclames tapageuses, poubelles qui dégueulent de plastique , chiens face déglinguées et sanglantes, des bouquins éventrès qu’une rafale tenace poussera dans les flaques. Frisson, comme l’impossible mémoire des pages carbonisées que le vent dissipait, cette nuit terrible de l’incendie de la Vijecnica. Plus loin, les modestes échoppes déversent sur les trottoirs luisants de crasse et de pluie leurs branlants étals de fruits : tomates pour quelques sous, prunes, pommes, poires comme un vague souvenir des abondants vergers, quelques salades décoiffées et patates bossues sous les pastèques mastodontes en équilibre instable.
Les paupières clignotent aux toutes premières tours, impacts d’obus, la pelure des immeubles passés au crible, constellations. La rivière Miljacka lourde d’un limon rouge, charrie et brasse des tonnes de déchets, sacs, canettes et chaussures oubliées. Je regarde les gens, candeur sous les saules qui s’inclinent en un long tunnel le long des flots. Étonnant contraste entre la vigueur colorée, vive et paisible à la fois, de ce qui bruisse sous la voûte des arbres ; et l’arrière plan sinistre des immeubles éraflés. sépulcrales donjons d’où les snipers tiraient, immobiles, immenses, livides, ne racontant rien des feuilletons qu’aujourd’hui pourtant ils habitent. Certains édifices, sous la couche unie d’une peinture nouvelle, vert amande, rose saumon, frustre mais pas austère, témoignent du quart de siècle écoulé. Les murs ne parlent que peu, ils racontent ce que déjà trop bien l’on connait, ce à quoi peut-être en arrivant ici on s’attendait, stigmates étouffés du terrible conflit. On remonte toute l’immense avenue Zmaja Od Bosne, les images de vieux documentaires se superposent à l’alignement des blocs sous le ciel lugubre. Je baisse les yeux, et la vie soudain remonte à la surface : on nous salue, nous dévisage amusés. Cheveux blonds presque ambrés, brillants comme le jais, moussu et court, fauves et ramassés dans une longue tresse. Sous la coiffe diverse le rayonnement des pères, les racines multiples, ottomanes, austro-hongroises, arabes ou slaves… Pantalon haut et ample, une fille à la tignasse bleue tient rieuse le bras mince d’une soeur voilée. Marée basse d’humains qui se croisent et cohabitent dans un désir de paix. (Même si, comme Fred bientôt va vous le raconter, it’s complicated).

BELGRADE
Chiens errants, les hordes de clébards abimés que de broussailleux buissons abritent, l’un aboie et toute la pauvre meute se met à japper. Souvent trop usés et bien maigres pour réussir à atteindre nos vélos qui accélèrent, les plus hardis d’entre eux reculeront à la vue de nos bâtons brandis. J’aime pas ça, chaque fois je me le dis.Décharges, partout, on crame le plastique les pellicules de métal les canettes les vieux binious pourris, tout ce que personne ne veut et qu’aucune instance de la ville ne viendra pour nous récupérer. Trier ? Trier quoi, et pour foutre ça où ? Personne à condamner, c’est juste dommage à pleurer ces dépotoirs à veines ouvertes qui envahissent la nature autrement si belle des Balkans. Paysage, défiguré. Des figures, éreintées. Les marmots tout petits qu’une benne essaye d’avaler, des Roms aux visages émaciés qui creusent dans les viscères puantes que sont les poubelles des autres. Plus tard, aube blanche dans un parc morose au gazon tonsuré, au bas d’un immeuble où se pressent des travailleurs pressés, six gamins ( le plus jeune a 7 ans peut-être, les aînés moins du double) en loque et alignés dorment sur des coussins étrangement assortis, pastels et rebondis, comme indifférents au désastre des têtes brunes qu’ils accueillent pour la nuit. Bonjour tristesse

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