Clairs obscurs : scènes d’Arménie

Bribes du carnet d’Audrey : réflexions encore à l’état d’ébauche sur celles et ceux qui évoluent au quotidien dans deux réalités bien distinctes, un pied dans le monde moderne, un pied dans une ruralité qui fait écho aux récits de ma grand-mère, née en Sarthe dans les années 1930. 

Parcourir un territoire à vélo, on l’a écrit souvent déjà, c’est glisser lentement d’un point à un autre sur la carte, palper l’entre-deux sphères, procéder doucement à l’effeuillage des couches intermédiaires, lentes mises à nue d’un monde vers un autre. On n’est pas propulsé sans contexte dans le lieu circonscrit d’une ville dont on épuise les contours en lui battant le pavé ou qu’on l’effleure d’un tour trop vite fait : elle nous précède, on la devine, on l’approche alors que dense et verticale peu à peu elle émerge.

Yerevan, capitale. Partout encore pointent les tessons saillants d’une ruralité râpeuse que les grands semblent essayer de repousser, à grands renforts de cafés presque snobs, d’amples trottoirs, d’arbres émeraudes et peignés, de fontaines virtuoses et immaculées devant le rose poudreux des pierres consciencieusement assemblées. Tout est net, dessiné. On déconstruit des bâtisses branlantes, au profit d’un joli petit centre historique destiné aux touristes en mal de beau organisé, probablement aussi artificiel que tout à fait propret.

En contrechamps, puissants, discrets ; contrastes et grande pauvreté : entre deux tours des vieilles bicoques à demi effondrées, cours-arrière planquée, poules sans tête, misère, à une poignées de kilomètres une fermette sans électricité, l’eau qu’on puise et un unique marché aux trois rayons clairsemés.

La proximité, l’enlacement de ses deux réalités : certains chaloupent alors sans cesse entre les deux côtés, vendent la récolte d’un petit potager aux employés qui sortent d’un bistro trop cher aux airs parisiens, étudient dans de prestigieuses facultés et au soir retrouvent la demeure familiale modeste et sans WC, souffrent du froid la nuit dans une cabane de terre sans eau courante, ne profitant que peu de la maison cossue que paye leur labeur de berger…

Monde rugueux, envers écartelés peut-être, je ne sais pas, les admire, ne comprends pas toujours.

Je tente de retracer ici quelques instantanés : trois esquisses, hiatus et sténopé, pas des portraits mais les simples arrières-plans spontanés de ceux et celles qui dansent entre des mondes dissociés, comme si ils tenaient dans leurs corps balancés la France rurale au lendemain de la grande guerre, sans confort, sans excès, et la démesure consumériste de la contemporéanité.

 

L’étudiante

Un homme amène et musculeux brandit sa main ouverte comme une invitation, et puis alliant la voix au geste nous lance quelques paroles dont le rythme seul nous laisse les décrypter : allez, venez. On descend doucement dans le sentier où s’embourbent les vélos, timides et patauds dans la pente.

Le verger est immense, le logis étriqué, un rectangle déposé sur le haut de la butte, comme une sentinelle veillant sur les abondantes éclosions saisonnières. On énumère en russe les noms des arbres fruitiers, griffonne ceux que l’on ne peut autrement identifier. À l’oblique qui ouvre vers la maison sèchent d’innombrables carrés de bouse, durcis par le soleil cuisant d’un été encore proche. «  Le bois, c’est trop cher » nous dira-t-on simplement.

Deux grandes paluches, calleuses, épaisses et bosselées, la taillade d’un outil dans la constellation des plis, cicatrices et lignes d’un avenir que par son dur labeur il sait rendre plus doux. C’est que tout vient de là, les fruits de la terre qui emplissent les plats, comme les murs de terre qui soutiennent leur toit. Ararat, robuste, magnifique : un nom comme une montagne, cela ne s’invente pas. Je suis père, il nous dira, et on est touché par le choix de ces mots-là : est-ce qu’il rend la réponse plus simple pour s’assurer qu’on comprenne de notre russe ébréché, ou est-ce s’il faut choisir, se définir d’un métier, c’est le plus juste trait ? Aux heures creuses de ses longues semaines, il est soudeur, « pour compléter », et accepte quelques fois de convoyer jusqu’en Russie un camion trop chargé : il s’arrache à regret sur les routes, mais lâche furtivement qu’il n’a pas d’autre choix pour payer les frais de l’école des aînés. C’est cher, ici, l’université : presque mille euros par année, nous confiera sa fille, alors que le salaire moyen mensuel ne dépasse pas les 300 euros. Ses parents ne la laisseront pas travailler : les heures de cours sont longues, et il y a le trajet jusqu’à la capitale, il faut qu’elle se concentre pour réussir et briller. La mère en parle, joyeuse, les paumes levées, et il y a dans ces arabesques enlevées la promesse d’un avenir plus doux, à leur portée.

On prend le temps à l’ombre des abricotiers, puis entre dans la maison minuscule pour s’y laver les mains. Frugalité : rien de dépasse, chaque chose trouve ici harmonieusement sa place. Dans cette sobriété apparente se tissent d’improbables liaisons, qui s’inscrivent on le sent dans une économie fine de l’espace, car elle est si petite cette maison : deux pièces reliées par l’exigu carré d’une entrée minuscule, qui est le seul endroit où l’on peut cuisiner.

Nous venons d’un continent où les demeures si sont souvent immenses que l’on a assorti à chaque pièce une unique fonction : c’est ici que l’on dort, ici que l’on joue, là l’on garde la nourriture, là on se lave, et pour la détente on rejoint le salon. Certains pourtant, par goût de la sobriété et stratégie économe s’ingénient à bâtir des « tiny houses», d’autres depuis toujours n’ont d’autres options que de s’y entasser.

Ici : le minimum est imposé. Aller pisser au soir : quatre parois d’un bois qui se fissure, il faut s’accroupir au dessus d’un trou qui interrompt la continuité de béton, alors qu’en contrebas la béante cavité sans traitement ni mesure accueille les déjections. On s’étonnait la toute première fois, pas de papier, mais sur les murs les pages aussi rêches qu’austères d’un éphéméride bien entamé. Alors d’un éclair, on comprend, si ne s’affiche pendu au maigre clou ni le bon jour, ni même la bonne année, c’est qu’ici on se torche avec l’irréductible passage du temps.

On dîne à l’unique table commune, planche à la nappe étrangement argentée qui trône massive au pied du lit des parents, où dort aussi chaque soir le plus jeune des enfants.  Il n’ y a pas de douche : on se lave au dessus du rudimentaire évier de l’étroite cuisine, et s’il le faut quand vient le gel on laisse on fait chauffer un peu d’eau sur le poêle. Le miroir sous lequel pendent parallèles les cinq brosses à dents tient lieu de salle de bain. Les lavas, les galettes de pains s’empilent par dizaine dans la chambre des deux adolescents, qui sur leurs couchettes défoncées assidûment chaque soir fredonnent et révisent leurs leçons. Sur l’unique tablette de la maison, trois photos, et les maintes coupes aux reflets chatoyants du fils que tendrement on nommera « champion « . Gringalet, mutin, il remporte tour à tour les combats de lutte, et avant sa dernière blessure fût sacré vainqueur du Caucase plusieurs fois.

Je cherche les yeux d’Ararat quand sa fille nous raconte tout cela, dans sa pupille ondoie l’éclat cuivré des coupes, quelque chose d’une vraie joie, qui ponce et adoucit ce que l’on devine aussi aux bouts de ses grands bras : la lassitude, ce qu’il porte, ce qu’il endosse et c’est son échine qui ploie. Même courbé il est fier, Ararat, et ce sentiment-là polit les heures de lente résignation, ouvrant le chemin qu’il trace sans relâche pour chacun de ses enfants. Ils nous épatent, ces humbles géants, prunelles vives et forces ramassées, inusables, sans bottes de sept lieux pourtant il leur faut faire le grand écart sans craindre le déchirement : depuis la modeste bicoque sans toilettes ni douche chaque jour prendre son élan, jusqu’à la capitale, jusqu’au monde clinquant de la grande ville et la profusion sans mesure des choses que d’autres jettent et consomment.

Vergine est en seconde année d’anglais, dans l’amphi à côté de ces filles aux vêtements chics et aux chers écrans.  Le commun, la distance.

Voix claire, pourtant, sûre de ce qu’elle perd mais de ce qu’on ne pourra jamais lui enlever. Elle nous chante à voix basse le sentiment fabuleux de ne jamais manquer,  de l’essentiel semble-t-elle dire, car elle parle les yeux clos de leur « pauvreté », se réjouissant encore de cette enfance dans le verger, des gâteaux de sa mère, et de cette force tout autour, de cette communauté.

L’écoute ne trompe pas, ni la dense complicité, même quand on ne peut traduire la langue de cette famille dont on partage soudain l’intimité . Au contraire, on se concentre alors sur tout ce qui ne se dit pas, cette partition infiniment plus subtile et complexe, l’écho des rires qui se ressemblent et bourgeonnent, la main qui s’attarde sur une épaule, son regard quand il se tait pour accueillir tout entier le récit de sa femme si gaie, les jeunes qui coudes à coudes chuchotent puis s’exclament, voûtés, attendris, le petit frère qu’on berce quand sous l’emprise de la fièvre il ne peut cesse de pleurer.

C’est âpre aux ombres échappés, mais surtout tendre, doucement orchestré. La promiscuité ne semble pas peser, on s’écoute et se place dans l’espace donné sans se contraindre ni s’étouffer. Il y a  encore cette projection possible, les sommets enneigés auxquels du regard l’on se hisse, l’espace, l’espace libre qui prolongent le « chez soi ». Vergine émouvante n confesse, alors que l’on marche sous une lune rousse « comme on est bien ici, chanceux d’être nés aux pieds de ces montagnes » et il y a dans cette déclaration la plus solide de conviction, un sentiment vibrant d’appartenance, et en dessous la fermeté de ces racines, celles qui tiennent debout sans encorder les jambes, celles qui propulsent sans pousser à genoux.

 

Le professeur

II cause, il s’épanche à foison, il était professeur autrefois et voudrait tout nous raconter, dans un russe glouton, que son accent et la clairière de sa bouche édentée ne nous laissent au départ presque aucune chance de décrypter. On y parvient pourtant, maladroitement, on pige dans le flot quelques récifs où se jeter et l’on s’agrippe à la bouée rassurante des pages d’un dictionnaire pour converser. On ne saura jamais cependant de quelles inclinaisons il teinte son propos, et derrière les idées qu’il répète ses vraies opinions : le mot à mot empêche toute subtilité, et à grand recours de mimes, nous essayons au moins de lui donner le ton.

Regard céruléen, Maria, dans une robe cendrée nous verse un peu de thé, et l’eau de vie maison qui brûle la trachée. Lui se lève, enivré, éperdu ; sous le tableau d’un oncle dont la présence honorable au regard de jais prend soudain d’assaut l’espace tout entier, le vieux chante, il chante la poésie d’un aïeul célébré, ses yeux à lui une marée, le sel et la fièvre ensemble rassemblés, c’est le coeur qui écoute et l’homme pleure les bras levé.

Plus tard, Maria, douce, nous convoque d’un geste dans la petite salle où l’on a tout à l’heure déjà rangé nos vélos : débarras, garde-manger, et soudain aussi la pièce où se laver. On nous prépare avec soin une bassine en zinc : l’eau doucement chauffée est parfumée de quelques pétales de fleurs. Nous nous douchons à tour de rôle, assis sur un morceau de bois, sous les va-et-vient d’une tasse émaillée que l’on vide et remplit pour se rincer.

Espace, tendresse et dénouement. Son oncle était poète, son grand-père musicien, lui professeur, et la maison est grande. Les murs sont nus, béton brut caressés de traces anciennes, de larmes sans fleuraison.

 

Le berger

Autre scène encore encore. Ferme de terre tassée, couleur de l’herbe rase et brûlée, mêlée de paille et de la bouse dont on se sert pour isoler, courtaude, râblée, coiffée on ne saura pourquoi d’un ancien conteneur écaillé, bouffi d’impacts et de rouille. Le froid pénètre pourtant : on colmate les brèches d’empiècements de carton, l’humidité perfide laisse une morsure au corps, et aux narines sa caresse vigoureuse, moribonde, odeur de moisi. Un unique vasistas empoussiéré, l’endroit est sombre, empoussiéré, rapetissé encore par les trois lits de fer aux matelas défoncés qui enclavent une table raboteuse et branlante. Étaux, on ne peut même pas y circuler. L’entrée respire un peu sous le trait de lumière qui laisse entrer la vitre trop encrassée, et s’y aligne poliment le reste du mobilier, les outils qui suffisent à être propre et à manger : un réchaud à gaz qui crachote le souper, un balai, de ces brosses courtes ébouriffées d’osier comme on en avait aussi autrefois, une bassine au plastique terne qui servira d’évier et une bonbonne d’eau à y verser, une commode basse, Formica décollé, des portes sans cesse décachetées, l’une manquante peut-être, sur les rares bols, trois fourchettes et l’assiette ébréchée que l’on dépose après chaque repas tout juste rincés.

Sol frustre et bosselé, un matou décavé, côtes saillantes, danse d’une patte à l’autre et puis finit les restes : un os, le trognon d’une pomme. Nuit d’encre, le troupeau dort. Dehors les chiens continuent de gueuler, à pas feutrés je glisse contre le souffle du vent déchaîné. furibond, lampe au front pour ne pas sombrer dans les viscères de la vieille Lada éventrée qui tient lieu de toilettes pour les bergers. La menace grise d’une meute qui sillonne la steppe. Dans son lit courbé, alourdi par la laine tissée et une batelée de couvertures, Garig cache une carabine chargée, attentif, aux aguets, mais quand les loups reviennent il préfère les faire fuir d’un grand claquement de mains.

Le lendemain, il nous invite à déjeuner dans sa famille. Vingt kilomètres plus loin, presque rien ; cinq décennies condensées, on dédale en une heure de l’enfance de la grand-mère, à quelque chose de la mienne peut-être. Les feutres sur la table, l’ordinateur familial sur le buffet. La femme et ses enfants de Garig habitent la grande maison, une vieille bâtisse attendrissante aux lambris et parquets usés, moulures fleuries dans le tendre du plâtre et un frigo qui garde les restes du souper. Lui retourne dormir là-haut : comme chaque soir il y a le troupeau à rentrer, et à l’aube les brebis à traire, loin de la douce clarté du logis.

 

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