La peur

Je n’ai pas l’âme d’une aventurière. Des fois, des craintes, lourdes comme la sourde chaleur d’un volcan en sommeil, le sol frémit la peau rugit, mais rien n’empêche la vie de pousser tout autour, fourmillante, légère, enlevée. Et puis soudain la lave qui coule et qui nous fige. J’ai peur. J’ai peur cette nuit dehors étouffée par l’entrelacs des bruits que je ne traduis pas, cette langue épaisse des forêts trop nouées dont on ne voit que les ombres se mouvant vacillantes dans la crème d’une lune timide. J’ai peur : c’est qui ce type qui passe et repasse avant l’aube devant notre tente, ces chiens qui gueulent et ce scorpion dans mon soulier.

J’ai peur aussi de ce qui viendra, de la vie sédentaire et de baisser les bras devant l’immense masse de nos désirs, de cette vie hors norme hors sentier battu qu’on s’essaye de construire. Il n’y a rien de tangible sous nos pieds encore, rien que la route qui passe et qui défile, la course des jours dépareillés et la longue liste de ce que l’on a laissé. J’ai peur de cette existence qu’on dit parfois en jachère, peur des herbes folles et des jugements austères, peur de n’être pas assez grande assez forte pas assez, pour ces rêves un peu dingues qu’on laisse se dessiner. Peur du manque, du froid, peur de tomber décevoir et rater.

Alors je me hisse hors de la cavité oblongue, étroite, de ces frayeurs qui nous étreignent, je les repousse et je les nomme, puis dans la masse sombre de ces spectres ramassés le couteau à la bouche je sculpte ce qui ne pourra s’effacer. Je taille et grave l’incertitude, la lave qui refroidie, l’angoisse qui s’affermit, colle au corps et s’y niche sans ménagement, je lui laisse une place : ai-je le choix ? Elle ne m’aura pas toute, cette foutue peur, petite je la salue et continue la route comme le combat.

Je roule, et alors les chaînes sont devenues lianes, la peur n’est plus que ce poids qui nous ancre et nous rappelle qu’on a toujours le choix. Si je tremble, c’est que je veux être là, être debout, que la vie que l’on mène ô combien vaut la peine et vaut surtout la joie.

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