Voyager longtemps

« Pourquoi tu pars ? » Se fait-on souvent demander.

A l’aube des aurevoirs, un long voyage se passe de raisons. J’entends par là : des facteurs extérieurs et isolés, auxquels on pourrait donner une limite et un nom. Il répond à un ensemble intangible d’impulsions, qui tressées ensemble donneront sens à la route naissante. Pourquoi l’on part ? C’est bien plus tard que les réponses viendront, que le voyage lui même viendra combler ce besoin légitime de signification. Partir longtemps, c’est céder à l’emprise de l’inconnu, accepter de ne pas savoir où la route nous mènera, ni qui à force de sommets de chutes et de détours un jour on deviendra.

Peut-être qu’à longueur d’arpentage le chemin parcouru accrochera à nos basques le poids d’une évidence, qu’à force de déployer nos corps vers l’horizon on y trouvera l’élan nécessaire pour fabriquer de toutes pièces notre singulière destination. Certains découvrent ainsi une vocation, un métier, un verbe pour mener le chapitre qui suit. D’autres se défont de croyances anciennes et de carcans sévères pour épouser plus pleinement le cœur de l’existence. La vie, la vie et ses incohérences, son chaos, ses souffrances, la vie et ses virages, ses vols planés, ses amours éphémères et ses langages abstraits. Quelques-uns encore apprennent simplement à se plaire dans cette vie d’imprévus, et parfois le destin sait leur tendre une étoile polaire, leur apprendre à naviguer à vue, au flou des jours singuliers dont le tempo variable les chante. Souvent, la vie nomade nous met à nu, dépouillés de nos certitudes, dépoussiérés du superflu, légers, légers de ces ailes que seule donne la joie des vraies errances.

Il n’y aura peut-être rien d’autre que cela : l’excitation mêlée de crainte devant la page vierge des lendemains, à l’opposé de la routine ronronnante mais familière que l’on connaissait autrefois. Je pars pour prendre le pouls du monde et c’est le mien qui s’accélère.

Cette joie franche que donne la liberté retrouvée n’a pas de prix. Elle souffle les questions qui abondent aux lèvres de tous les autres : tu pars seul là bas c’est dangereux pour une fille faire du stop du vélo prendre le bus la nuit dormir chez un inconnu dans les bois et tu mangeras quoi. La société du moindre risque nous fait danser sur un trop mince fil, il faudrait s’enfermer se méfier ne pas se tromper surtout ne pas tomber. Alors oui, partir longtemps, vivre en entier, c’est aussi plonger, lâcher prise, accepter de ne pas tout contrôler, à rebours de ce que nous a si bien martelé notre société. Mais qu’il est essentiel aussi de trébucher, de se cogner aux murs aux arbres à l’amour des autres, et de voir comme les bleus que le voyage nous fait rendent notre l’âme plus malléable et nos regard plus vastes.

Aux embranchements qui surgissent, je laisse parfois la vie prendre la tangente pour moi : frissons, je sais que rien n’est sûr, mais quand on s’élance je crois qu’on ne le regrette pas. Je pars pour que chaque année prenne une couleur singulière, des saveurs mêlées, je pars pour garder l’écho des pays traversés, des montagnes, des rivières, des visages croisés, je pars pour que la monotonie des jours qui s’écoulent en miroir et ordonnés laisse place au chaos, de ces tumultes dont on ne sort pas indemne.

Car oui, la vie nomade ne ressemble en rien à de paisibles vacances, et ceux qui envient la farniente dont chaque jour le voyageur jouirait se trompent de souhaits. Partir nous use, lime nos croyances et nos forces, la route nous ponce et nous épuise, mais ce qui reste au bout de tout cela, c’est l’humain que l’on devient, une forme d’essentiel d’autres te diraient, délesté de ce qui étranglait autrefois.

On apprend, comme ça. S’extraire de chez soi renverse les perspectives : ce que l’on jugeait solide s’effrite sous nos doigts. On considère soudain autrement les modernes artefacts que depuis l’enfance on prenait pour acquis, cliquant d’un doigt discret sur le magique bouton qui amène la lumière et s’endormant dans un lit bien douillet. Il y aura alors au possible retour une conscience accrue nos privilèges, et de la gratitude pour nos existences rendues ainsi plus fluides et plus douces. Partir ouvre les yeux, fait prendre soin de ce que l’on négligeait autrefois.

On gardera de précieuses habiletés de cette aventure-là. Sortir des chemins battus enseigne la débrouille : on fignole nos astuces, acquiert des mots, des rêves, des savoir-faire. Vivre simplement ne nous viendra pas d’une théorie minimaliste trouvée dans un livre ou des propos d’un ami, mais de l’expérience même de cette vie nomade. Quand on a été si loin avec si peu, quel besoin a-t-on au retour de s’entourer de mille objets ? On apprend aussi la relativité, la persévérance, une forme de courage, de l’humilité.

Voyager au long cours développe la souplesse : du corps qui absorbe la chaleur la faim la maladie le froid, qui dort parfois ployé serré debout trop peu, de l’esprit qui s’entrouvre sur un monde de possible et de façons de vivre qu’il ne soupçonnait pas, mais de l’âme surtout, pétrie du foisonnement d’émotions et d’idées que le voyage déploie. On apprendra aussi à compter sur les autres, à goûter la générosité et la rendre en retour, à éprouver le prix intense de la vraie solitude et à choisir les liens essentiels à tisser. A composer une vie qui nous ressemble, car d’une longue aventure on ne rentre jamais tout à fait, et ce qui aura changé c’est alors la manière dont on embrasse l’existence toute entière : la vie jusqu’à la fin sera comme un voyage, dont il faut prendre soin, accepter les dérives, saisir les voyages possibles au quotidien. Pour garder en soi l’énergie que nous donnait autrefois la route on n’aura plus besoin d’aller loin, puisque l’on aura appris à cultiver la curiosité, la capacité à interroger et à s’émerveiller des détails infimes, et à se livrer pleinement à la densité de chaque instant.

Ne plus tout compter. Ni les heures, ni l’argent, accepter sans contrepartie ajustée, à donner sans attendre de retour, au delà du jeu des échanges mesurées dont le capitalisme nous a bercé.

Pourquoi tu pars ? Pour inscrire une réponse en soi, il faut se lancer en dehors de ce que l’on habitait autrefois, et le trajet qui mène jusqu’à ce dénouement là est le plus beau présent que l’on peut s’offrir, tu vois.

Une réflexion au sujet de « Voyager longtemps »

  1. Bonjour vous deux. Quel beau texte. Une autre vie se prépare… la réflexion est grande. Les valeurs deviennent tout autre. Je vais vous relire encore et encore. La VRAIE vie vous attend. Ou êtes vous en ce moment? Vous me faites voir de près des endroits bien inconnus et sans intérêt avant. Portez vous bien. Continuez jusqu’au bout votre beau projet. Gros câlin Alice du Canada. fait -il moins froid l’à ou vous êtes?

    Envoyé de mon iPad

    >

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s