Laos – au delà de nos forces

AU DELÀ DE NOS FORCES

Extraits du journal d’Audrey

Si l’on peut quantifier la douleur, classer l’épuisement, à cette journée en chœur l’on décerne la palme des plus durs moments.

Nous traversons hier sur de petits barques la somptueuse grotte de Konglor, une rivière souterraine de 7 kilomètres : stupeur et frissons sous cette voûte obscure d’où émergent comme des rêves anciens les statues millénaires de stalactites embrassées, collines et drapées.

Les vacanciers et les promeneurs font demi-tour : seuls nous échouons sur l’autre rive, bien décidés à avancer à travers jungles et montagnes, sur le mince sentier reliant une poignée de villages coupés du monde la moitié de l’année. C’est la saison sèche, on devrait pouvoir traverser sans encombre.

Les premiers kilomètres s’écrivent en douceur, dans l’écrin de ces rizières arides que des silhouettes voûtées s’activent à replanter. Tout autour se dressent les courbes sculpturales des pics ébouriffés d’une jungle exubérante, l’azur du ciel rougit la peau dont l’ocre répond à la terre sèche et écarlate du sentier sous nos pas. Après une nuit dans une cabane de bambou, érigée la veille sur le terrain d’un école désertée, et un petit déjeuner frugal puisque nos réserves sont presque épuisées, aux aurores nous repartons.

On pensait qu’il ne faudrait qu’une poignée d’heures pour rejoindre la route, à 35 km de la cabane. Mais le voyage a sa force propre, et nos aspirations se font bien volatiles quand on se cogne aux aspérités du monde. Après quelques kilomètres, le chemin disparaît sous un lac d’où n’émergent que les coiffes en désordre de quelques arbres dressés et la ligne silencieuse des poteaux électriques, seul souvenir visible du tracé de la route noyée. Un barrage a récemment cédé et inondé toute la vallée.

On fait demi tour et rencontre une équipe de démineurs (les sols portent encore les traces de la guerre) qui nous invitent à prendre une pause à leurs côtés en attendant que l’on trouve une solution. Affamés, on rêvait de brioches et de jus de fruits frais, mais il faudra se faire au menu du jour : peau de buffle (bien grasse), poisson grillé (bien vaseux) et riz aux fourmis rouges (bien vivantes). On se contente de quelques bouchées…

Deux hommes proposent finalement de nous emmener, et on embarque dans des vieilles pirogues en bois instables qu’il faudra souvent écoper pour ne pas sombrer. On respire : allez, il faut lâcher prise et faire confiance à la vie… Pas de crocodiles en vue, c’est déjà ça!

Soulagés, on atteint après une heure un morceau de terre que nos bateliers assurent relier le village que nous visions. On filtre un peu d’eau : il reste 15 km avant la grande route, 2 litres devraient nous suffire.

Quelle erreur ! Cette dernière étape nous prendra 5 heures de dur labeur, sur les chemins les plus escarpés que nous ayons vu, entre des crevasses et des éboulements. Pour la première fois du voyage, sur certaines sections cauchemardesques on doit inventer de nouvelles stratégies pour avancer : commencer par le vélo puis monter ensuite les sacoches, ou se mettre à deux par vélo. Aucun village en vue, et les ruisseaux sont à secs. On manque d’eau et de nourriture : on a toujours un sac de riz et de la semoule en réserve, mais avec si peu d’eau on ne peut pas les cuisiner. On tient le choc avec quelques noix rancies et du beurre de cacahuètes.

On aime rouler, et ces mois de vie nomade nous ont bien endurcis, mais les conditions désastreuses de cette route ainsi que le manque de ressources nous ont poussé un peu au delà de nos limites… On se souhaite de la douceur, de l’eau à profusion et de l’asphalte pour la suite !

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