Cambodge- le chant de la jungle

Montagnes Cardamomes. Cette fois, c’est l’ouïe alerte que nous tentons de lire et de capter ce monde nouveau, qui d’un sillon ocre tracé par les hommes se laisse pénétrer. Plus une voix, plus un moteur : notre silence s’inscrit dans la partition majestueuse et changeante d’une nature souveraine : psaumes d’invisibles oiseaux, insectes agités, plaintes rauques des arbres, frémissements des reptiles discrets. La brise qui courbe les palmes rousses de poussière, les lianes qui tanguent et les feuilles délicates de haut caoutchoucs. Les calaos au chant puissant se répondent, un singe crie et se balance, inclinant d’un saut habile la tête fière d’un souple bambou. Murmures, bourdonnements, clameur des bois, toutes ces notes nouées ensemble, ces sons que l’on ne reconnait pas. La vie est dense, la vie bruisse et se meut là-dedans.

La terre aride aux nuances de sang séché teinte peu nos peaux nues, le territoire nous happe et nous marque. Cratères, failles, bombances et enflures : le corps éprouve chacune des secousses dans la longue montée. Nos visages deviennent des plaines liquides, la chaleur fait fondre le vivant et nos paupières s’abaissent sous la morsure d’un sel ruisselant. Epuisés, on accepte d’embarquer dans le coffre d’un pick-up pour les trois kilomètres les plus ardus de l’ascension au sommet.

Ce serait provoquer notre chance que de bivouaquer au hasard des branches, sans connaître les lois secrètes et la carte des dangers, dans une épaisse forêt encore plantée de mines antipersonnelles, habitée par les éléphants, les tigres, les

les ours à miel et les crocodiles siamois.

Le premier soir, nous dormons dans une modeste hutte, sans eau ni l’électricité, au cœur du seul village que l’on croisera dans les hauteurs. On y rencontre une poignée de voyageurs chaleureux, c’est le point de départ pour les excursions dans la jungle. Le deuxième jour, on s’installe dans un campement d’ouvriers qui travaillent à la construction d’un barrage dans la vallée. Sous un baraquement monté à la hâte se balancent une vingtaine de hamacs, tandis que le contremaître jouit de l’isolement privilégié que lui procure sa petite tente. Un camion citerne crachote une eau jaunâtre, sous le jet de laquelle tour à tour les hommes viennent se laver. On nous invite à participer à cette baignade commune : évidemment je suis intimidée, pas question de me mettre à demi-nue dans cet espace public exclusivement masculin. Fred m’apportera plus tard un seau, et imitant l’habitude locale, je me doucherai enveloppée d’un foulard qui fera office de pagne… à ce détail près que trop étroit pour me dissimuler toute entière, fixé aux extrémités à ma culotte, il ne me couvre que trois côtés, laissant gracieusement mon arrière-train à l’air ! Il me faut donc être fine stratège pour me doucher sans n’offrir jamais de perspective sur cet angle compromettant !

Le dernier jour, la vue est belle par dessus les cimes rassemblées. Le soleil nous abat, et on se laisse couler à même le sol. Sous nos corps renversés, la morsure du ciment râpeux, irradiant, et la pente qui nous attire encore et encore vers le creux de la vallée. Ouvrir les yeux. Sur la page laiteuse des nuages que les rafales d’un vent moite disloquent s’encre peu à peu ce qu’il nous reste de ciel. Au bleu il faudra se hisser, puisque la route est longue encore, et que nos jambes lasses devront cent mille fois répéter la boucle de l’effort.

Quelle est belle, la lente arrivée vers Koh Kong ! On flotte au dessus d’une brume crémeuse, en surplomb d’un delta majestueux aux îles vertes et crénelées qu’un soleil tardif à la surface de l’eau sombre laisse blanchir et scintiller. On s’extrait en silence de la symphonie des forêts, de cette jungle émeraude et ocre qui nous a tant charmée, harassés, radieux peut-être sous nos hardes de crasse, heureux de ces vagabondages qui nous vident cent fois le corps, mais emplissent pour longtemps nos esprits d’images, de frémissements et d’obsédantes mélodies.

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