Kirghizstan – Prendre patience

On rêvait de « temps courbe », de ces heures lentes et souples dont on perd la mesure, de ces jours qui s’écoulent comme soudainement fondus les uns aux autres, enchâssés, effaçant jusqu’aux repères simples d’autrefois, les cases des calendriers et les dimanche à cent fois tout recommencer.

On rêvait de ne plus lutter contre la course folle des semaines pour négocier un petit fragment de liberté, une page vierge, un souffle pour écrire, être ensemble, dessiner.

De se donner vraiment le temps. De ralentir. De s’inscrire au présent.

Notre quête a parfois de ce désir l’autre versant : la patience à réapprendre. A reprendre, à saisir. Et tout ce que l’on ne connaissait plus tellement dans nos vies : l’endurance, l’ennui, la ténacité, la monotonie.

Dans notre société du si vite si fort si plein, dans ces habitudes à zapper quand on se lasse, à tourner la page quand on en perd les strass, à chérir l’ardeur et le renouveau, le dense et le beau, dans nos existences affairées, nos semaines à cent à l’heure, à courir pour ne rien manquer, pour ne pas manquer, comment faire à nouveau de la place au vide, à la constance, au banal et à l’attente ?

Sur la route, nous n’avons plus le choix. Il faut trouver quelque part en soi de quoi réapprivoiser ces rythmes-là, ce qui s’allonge et puis se brise, ce qui se répète, la routine longue du campement à monter, de la cuisine sur le minuscule foyer, les déserts à traverser, la pluie cent fois, et tous ces pneus crevés.

On apprend ce qu’il faut cultiver pour tenir quand s’étire le ralentissement, que rien n’avance, que rien ne bouge, que tout demeure égal et dur, comme ces dénivelés infinis dans le sable à gravir, comme ces chambres à air plus lassées que nos corps qui se déchirent chaque jour.

Et on s’abreuve aux sillons du monde de la beauté qui revient toujours après la foudre, après l’arrêt, de ces éclats plus singuliers encore quand ils surviennent dans la longue ligne des heures monocordes.

Après les crevaisons, l’orage encore, l’attente, après la poussière vers le col du Moldo Ashuu, l’écrin : s’ouvrent les montagnes et le ciel tout ensemble, les cônes parfaits des pins sur le tapis plus clair de la mousse, la roche qui plisse et se dénude, la voix à suivre des torrents moqueurs.

La voie à suivre.

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