Le long de la frontière afghane- Voir le monde

DANS LES MONTAGNES DU PAMIR

J’écrivais il y a quelques temps, tout juste redescendue des hautes montagnes du Pamir, sur l’étrange sentiment qui m’habitait lorsque pendant plusieurs jours nous avons longé l’Afghanistan : « séparés par une simple rivière de ces villages si proches dont on voyait la vie bruisser sans pouvoir comprendre partager échanger, rendait contemplation presque voyeuse et étourdissante ».

Cette route le long de la frontière afghane met en abyme un des dilemmes propre au voyage : toujours mouvant, on ne fait que traverser des espaces, effleurer les réalités, sans les comprendre ni les connaître vraiment. Bien sûr, à vélo, on a la chance de pénétrer souvent l’intime, le familier, dans ces maisons et ces événements où l’on se fait souvent invités. Mais ce ne sont que des fragments, et même si l’on s’enfonce dans les campagnes, les régions isolées, si l’on découvre d’un pays une autre réalité que les « inmanquables » touristiques et donc manquant d’authenticité, on ne trace dans un pays qu’une mince ligne, sans voir d’une région plus que ce qui se présente sur le trajet.

Ce sentiment est exacerbé dans cette belle vallée, car l’on roule des jours avec en point de mire les reliefs d’un pays à l’histoire récente tourmentée, où il est si difficile de pénétrer (en cette période tumultueuse d’élections), et si difficile de sortir.

Les villages sont encore plus isolées et pauvres que leurs voisins Tadjiks. Parfois la rivière est si mince que l’on pourrait aisément la traverser, mais les militaires partout sont postés, vadrouillent et surveillent les deux côtés.

Les hommes en kurta mènent leurs bœufs qui tirent la charrue, les femmes se meuvent en taches de couleur vives dans les champs où elles travaillent à la main toute la journée. Les maisons sont du même mélange de paille et terre que sur l’autre rive, plus modestes encore. Les champs si bien entretenus et organisés, sur ces minuscules espaces fertiles entre les montagnes géantes, qu’on les croirait presque dessinés.

On nous interpelle parfois au delà la rivière, des filles voilées et belles, les pieds dans l’eau, une vieille voûtée, des enfants enjoués sur un chemin encore plus escarpé que le nôtre, où plus loin deux jeunes garçons font la course avec nous, en parallèle, sur leurs ânes fatigués.

Je ne prends pas de photos de ces gens que je ne pourrais rencontrer, de leur quotidien dénudé. Le rapport est étrange, trop déséquilibré. Mais je collecte en mémoire certaines images fortes que plus tard je pourrais dessiner…

Drôle de voyage, quand on avance en ne pouvant que regarder…

Ces réflexions me ramènent à une belle et rencontre, lors du premier col vers la route du Pamir. Alors que pendant des mois nous ne croisions aucun autres cyclonomades, nous sommes soudain dans la courbe d’un virage 13 voyageurs à vélo, de 7 pays différents, certains redescendant du toit du monde et d’autres y grimpant . Brouhaha : les rires, les questions et les infos fusent de tous côtés, la conversation est aussi fluide qu’animée, comme lorsque se rencontrent soudain des gens qui ont tant à échanger.

A l’écart se tient Davide, que je ne tarde pas à rejoindre : il voyage depuis Italie jusqu’à la Chine***, l’arrière d’un tandem puisqu’aveugle depuis ses 9 ans, il ne pourrait diriger. J’aime ses mots, retrouve les notes rondes et chaudes de l’italien, même si la fatigue et le russe ébréché que j’utilise au quotidien en dilue la fluidité. Mais c’est si facile de broder sur nos racines latines, quand j’hésite je tente maladroitement un terme portugnol et Davide sourit, tout s’écoute et se trouve, l’on partage au creux de la voix la musique exaltée de ceux et celles qui ont tant de joie à saisir et célébrer ce que la route sait apporter.

On parle beaucoup de cela, de ce qui nous relie, de nos longs mois d’errance, des rencontres, de la beauté du voyage.

La grande belleza. Oh, la beauté !

Qu’est-ce que la beauté quand on n’a pas les yeux pour la contempler ?

Lisez les blogs, les lettres, les récits d’explorateurs et les posts facebook enflammés : le voyage s’écrit au lexique du « voir », on rivalise d’adjectifs pour décrire ce qui nous éblouit, et on en collecte les trésors à grand renfort d’instruments de plus en plus coûteux et sophistiqués (caméras, réflexes, téléphones devenus intelligents, et drones volants…) pour les partager ensuite à autrui.

De nos déambulations curieuses comme de notre quotidien chéri, on a besoin de garder des traces, et cette mémoire photographique fait désormais si pleinement partie de nous, que l’on se sentira dépossédé du notre présent, si pour une journée de bonheur (superbe randonnée, dîner au restaurant, premier rire d’un bébé), nous n’avons pas à la main l’appareil nécessaire pour l’enregistrer. Comme si ce n’était pas capté sous la forme d’une image n’avait même pas existé…

Alors, comment voyager les yeux clos, comment saisir le monde sans jamais pouvoir le regarder ?

Le tandem agite l’attention. Et la présence de ce voyageur privé de vje impressionne, alimente les conversations. Sa vulnérabilité inspire aussi le respect et l’envie de le protéger : il ne raconte combien les gens prennent soin de lui, se plient en quatre pour bien l’accueillir, pour l’aider à découvrir ce qui l’entoure, la nourriture, les animaux, les plantes, les vêtements…

Cet échange ave Davide m’emplit de joie et de gratitude. Cela me rappelle combien il est nécessaire de chercher le beau autrement qu’avec nos yeux.

De puiser dans d’autres registres perceptuels, d’agrandir notre espace acoustique, d’être attentif à ce que livrent nos sens, humer, penser, goûter, se fier à son intuition, toucher, saisir, écouter le pouls du monde.

Voir le monde, oui, mais autrement. Appréhender des univers nouveaux l’esprit libre, ouvert, curieux : loin des à priori et des à première vue.

*** Comme nous, et comme bien d’autres voyageurs à vélo, le duo a du finalement renoncé la Chine, le visa étant si compliqué à obtenir hors de son pays d’origine.

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