Rouler du Petit au Grand Caucase

Extraits de nos carnets : ascensions, vertiges et sommets

30 septembre 2018, parc de Borjomi – Petit Caucase

Plus de 1 000 mètres de dénivelé. On monte, enchaînant les lacets qui nous fraient un chemin à travers les bois odorants, où nos cœurs s’emballent à retrouver l’exact parfum de l’automne québécois : les fragrances mêlées de la terre noire et souple, des pins élancés et les feuilles rousses de l’automne qui nous avait manqué.

Dans les forêts bruisse la vie des loups, lynx et ours que l’on ne verra pas. Au dessus des cimes, l’herbe rase des alpages où résistent aux bourrasques quelques bergeries, planches disjointes et enclos ouverts. Le regard plonge dans la gorge émeraude de la longue vallée, cherchant au creux des pentes le point minuscule d’où l’on s’est élancé, tout en bas.

On passe le col, 2283 mètres. Au lointain, majestueux, les sommets blancs et crénelés du Grand Caucase repoussent l’horizon, apparition fugace entre les filaments plus pâles encore des lambeaux de nuages. L’or du temps, c’est l’heure où le soleil jette sa dernière parure sur la paroi rocheuse, sculptée d’arcs, de mousse et de voûtes. Sur le sentier rocailleux de la lente descente, nos corps fourbus encaissent les crevasses et les coups.

La nuit approche. Après 25 km de secousses, aux premiers mètres de l’asphalte retrouvé un petit monastère suspendu au dessus de la vallée, les chaudes lueurs des cierges et par la cheminée de briques une épaisse fumée. Inquiétante apparition, une silhouette sèche et obscure qui de là-haut nous scrute, barbe immense et longue tunique noire sous la cloche immobile.

German, le moine orthodoxe, descend vite nous rejoindre, et esquisse un sourire de bienvenue. L’accompagne David, qui a construit seul le monastère pendant 5 longues années et vend le miel de ses ruches pour tenir le lieu à flot.

On nous installe dans la cuisine d’été, baraque rafistolée et ouverte aux quatre vent sur le bord du chemin. Le moine nous aide à monter le campement, David fend quelques bûches et allume un feu. On nous apporte un immense plateau de mets que l’on ne peut qu’apercevoir dans le halo des flammes qu’avale déjà l’obscurité. Les rares vocales communs (russes, anglais, français et géorgiens) deviennent les îlots salvateurs où doucement se reprennent nos souffles et le fil décousu de nos minces idées.

On partage le pain, le thé. S’accrocher à ce lien, ténu, alors que pour le reste c’est si délicat de converser. Le moine voudrait qu’on lui dénombre toutes les mafias qui séviraient en France, on rit, lui le front plissé insiste l’air sérieux. Perplexes, on regarde tour à tour les étoiles et les flammes, heureux, heureux malgré les mots qui manquent, la brume glaciale qui nous perce le ventre et les muscles lassés, on se sent choyés, reconnaissants pour ces jours de sommets, l’automne magnifique et le temps long retrouvé.

 

 

 

 

 

2-6 octobre 2018, jours lents entre Khoutaïssi et Ushguli – Grand Caucase

La tempête se lève, on se réfugie dans une étable déserte. Un berger à cheval s’arrête, nous demande où l’on va, on pointe du doigt le ciel qui nous coupe les ailes de sa furie. Le vieil homme nous installe une échelle pour grimper à l’étage d’une villa abandonnée, où on se tiendra à l’abri des ours et des loups qui sillonnent en horde la vallée.

Ascension vers le col de Zagar, à 2623 mètres, plus de 1300 de dénivelé positif dans la journée. Souffle coupé, fendu ouvert ébréché, parce qu’oblique et dévasté par les roches et l’orage le sentier pour se laisser gravir oblige à puiser en soi le dernier mince filet d’air à chaque expiration, souffle coupé, volé renversé, parce qu’à chaque nouveau méandre s’ouvre sous nos pieds ou au delà des cimes un horizon dont la majesté nous assiège, et les ocres roux dorés de l’automne fabuleux nous arrachent dans l’effort des mélopées du cœur : purée c’est si beau, la montagne, on est si bien ici, allez, on ira rouler un peu le Népal, le Tibet, le Pamir, on veut encore grimper!

Il faut pourtant lutter, s’arc-bouter pour pousser les vélos dans la boue et les pierres, traverser des ruisseaux et éviter les plaques de glace.

Les kilomètres qui nous hissent jusqu’au col aspirent nos dernières réserves d’énergie. La nuit approche et la température chute soudain sous zéro. On s’arrête souvent pour se réchauffer les mains, on peine à plier les doigts : on manque d’équipement hivernal et les bourrasques glaciales nous figent. Il fait si froid que téléphone s’éteint, on avancera sans GPS.

On apprend aussi à gérer nos ressources : après quelques mésaventures, il ne nous reste presque plus d’argent liquide (et évidement pas de banques en plein Haut-Caucase), d’essence pour le réchaud, et on puise dans notre réserve d’urgence de nourriture en complétant avec des œufs et des pains locaux, ces « tonis puris » d’un kilo que l’on bourre de miel et de fromage fermenté pour tenir le coup.

Ushguli, communauté de 5 villages les plus hauts d’Europe, qui habillent la verte vallée de leurs iconiques tours svanes, ces constructions défensives édifiées entre le 8e et le 12e siècle et bien longtemps habitées. Les hameaux suivent le tracé de la rivière aux eaux turquoises, au pied du majestueux mont Shkhara, vertige de 5193 mètres. Ses crêtes enneigées établissent le pan oriental de l’imposante muraille de Bezengui, sculpturale et fascinante frontière avec la toute proche Russie.

 

 

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